mardi 9 juin 2015

Le Discours sur l’esprit positif, d’Auguste Comte


Le Discours sur l'esprit positif d'Auguste Comte constitue vraisemblablement l'un des textes les plus rasoirs de toute l'histoire de la philosophie. Pire, il n'est même pas original. Ses idées maîtresses (rationalisme, antagonisme de la raison et de la foi, mouvement ascendant de l'espèce humaine) sont, depuis la Renaissance, inscrites au cœur même de la modernité. Au moins l'auteur a-t-il l'honnêteté intellectuelle de saluer les esprits, moins laborieux que lui-même, à l'origine de son système. Quant au style, pompeux et parfois grandiloquent, il est vicié d'un défaut visible partout: les phrases sentencieuses de Comte ne forment presque jamais une unité, il faut continuellement les associer à celles qui les précèdent ou les suivent pour en comprendre le sens, qui n'appartient qu'au paragraphe. D'où le sentiment d'oppression et d'obscurité d'un contenu en réalité assez borné.



L'oubli relatif dans lequel est tombé Comte tient sans doute à ce que son étrange socialisme technocratique et élitiste d'inspiration saint-simonienne n'était pas en mesure de se faire passer pour l'idéologie de combat d'une classe spécifique, comme l'a été son rival jumeau, le marxisme.


Malgré sa faiblesse, le positivisme fut significatif ; il marquait l’entrée dans un âge de sciences et de découvertes (celui de Darwin, Pasteur, Kropotkine ou encore Marie Curie) cette époque de foi dans l’Avenir et le Progrès à laquelle pensait Foucault lorsqu’il écrivait : « Le marxisme est dans le 19ème siècle comme un poisson dans l’eau » (Foucault, Les mots et les choses).

Pour éviter au lecteur d'endurer ce discours pesant et fastidieux, voici quelques extraits significatifs.
« Comme la théologie, en effet, la métaphysique tente surtout d’expliquer la nature intime des êtres, l’origine et la destination de toutes choses, le mode essentiel de production de tous les phénomènes ; mais au lieu d’y employer les agents surnaturels proprement dits, elle les remplace de plus en plus par ces entités ou abstractions personnifiées, dont l’usage, vraiment caractéristique, a souvent permis de la désigner sous le nom d’ontologie. Il n’est que trop facile aujourd’hui d’observer aisément une telle manière de philosopher, qui, encore prépondérante envers les phénomènes les plus compliqués, offre journellement, même dans les théories les plus simples et les moins arriérées, tant de traces appréciables de sa longue domination. [...] D’après son caractère contradictoire, le régime métaphysique ou ontologique est toujours placé dans cette inévitable alternative de tendre à une vaine restauration de l’état théologique pour satisfaire aux conditions d’ordre, ou de pousser à une situation purement négative afin d’échapper à l’empire oppressif de la théologie. [...] On peut donc finalement envisager l’état métaphysique comme une sorte de maladie chronique, naturellement inhérente à notre évolution mentale, individuelle ou collective, entre l’enfance et la virilité. »
« La révolution fondamentale qui caractérise la virilité de notre intelligence consiste essentiellement à substituer partout, à l’inaccessible détermination des causes proprement dites, la simple recherche des lois, c’est-à-dire des relations constantes qui existent entre les phénomènes observés. »
« Non seulement nos recherches positives doivent essentiellement se réduire, en tous genres, à l’appréciation systématique de ce qui est, en renonçant à en découvrir la première origine et la destination finale ; mais il importe, en outre, de sentir que cette étude des phénomènes, au lien de pouvoir devenir aucunement absolue, doit toujours rester relative à notre organisation et à notre situation. »
« Il importe de sentir, en outre, du point de vue le plus philosophique, que, si nos conceptions quelconques doivent être considérées elles-mêmes comme autant de phénomènes humains, de tels phénomènes ne sont pas simplement individuels, mais aussi et surtout sociaux, puisqu’ils résultent, en effet d’une évolution collective et continue, dont tous les éléments et toutes les phases sont essentiellement connexes. Si donc, sous le premier aspect, on reconnaît que nos spéculations doivent toujours dépendre des diverses conditions essentielles de notre existence individuelle, il faut également admettre, sous le second, qu’elles ne sont pas moins subordonnées à l’ensemble de la progression sociale, de manière à ne pouvoir jamais comporter cette fixité absolue que les métaphysiciens ont supposée. »
« Le véritable esprit positif n’est pas moins éloigné, au fond, de l’empirisme que du mysticisme ; c’est entre ces deux aberrations, également funestes, qu’il doit toujours cheminer. »
« Dans son aveugle instinct de liaison, notre intelligence aspire presque à pouvoir toujours lier entre eux deux phénomènes quelconques, simultanés ou successifs ; mais l’étude du monde extérieur démontre, au contraire, que beaucoup de ces rapprochements seraient purement chimériques, et qu’une foule d’événements s’accomplissent continuellement sans aucune vraie dépendance mutuelle ; en sorte que ce penchant indispensable a autant besoin qu’aucun autre d’être réglé d’après une saine appréciation générale. »
« La philosophie positive peut seule réaliser graduellement ce noble projet d’association universelle que le catholicisme avait, au moyen âge, prématurément ébauché, mais qui était, au fond, nécessairement incompatible, comme l’expérience l’a pleinement constaté, avec la nature théologique de sa philosophie, laquelle instituait une trop faible cohérence logique pour comporter une telle efficacité sociale. »
« L’ordre naturel résulté, en chaque cas pratique, de l’ensemble des lois des phénomènes correspondants, doit évidemment nous être d’abord bien connu pour que nous puissions ou le modifier à notre avantage, ou du moins y adapter notre conduite. »
« Nos lois ne peuvent jamais représenter les phénomènes qu’avec une certaine approximation, au-delà de laquelle il serait aussi dangereux qu’inutile de pousser nos recherches. »
« En faisant de plus en plus prévaloir la vie industrielle, la sociabilité moderne doit donc puissamment seconder la grande révolution mentale qui aujourd’hui élève définitivement notre intelligence du régime théologique au régime positif. Non seulement cette active tendance journalière à l’amélioration pratique de la condition humaine est nécessairement peu compatible avec les préoccupations religieuses, toujours relatives, surtout sous le monothéisme, à une tout autre destination. Mais en outre, une telle activité est de nature à susciter finalement une opposition universelle, aussi radicale que spontanée, à toute philosophie théologique. D’une part, en effet, la vie industrielle est, au fond, directement contraire à tout optimisme providentiel, puisqu’elle suppose nécessairement que l’ordre naturel est assez imparfait pour exiger sans cesse l’intervention humaine, tandis que la théologie n’admet logiquement d’autre moyen de la modifier que de solliciter un appui surnaturel. En second lieu, cette opposition, inhérente à l’ensemble de nos conceptions industrielles, se reproduit continuellement, sous formes très variées, dans l’accomplissement spécial de nos opérations, où nous devons envisager le monde extérieur, non comme dirigé par des volontés quelconques, mais comme soumis à des lois, susceptibles de nous permettre une suffisante prévoyance, sans laquelle notre activité pratique ne comporterait aucune base rationnelle. Ainsi, la même corrélation fondamentale qui rend la vie industrielle si favorable à l’ascendant philosophique de l’esprit positif lui imprime, sous un autre aspect, une tendance anti-théologique, plus on moins prononcée, mais tôt ou tard inévitable, quels qu’aient pu être les efforts continus de la sagesse sacerdotale pour contenir ou tempérer le caractère anti-industriel de la philosophie initiale, avec laquelle la vie guerrière était seule suffisamment conciliable. Telle est l’intime solidarité qui fait involontairement participer depuis longtemps tous les esprits modernes, même les plus grossiers et les plus rebelles, au remplacement graduel de l’antique philosophie théologique par une philosophie pleinement positive, seule susceptible désormais d’un véritable ascendant social. »
« Plusieurs siècles avant que l’essor scientifique permît d’apprécier directement cette opposition radicale, la transition métaphysique avait tenté, sous sa secrète impulsion, de restreindre, au sein même du monothéisme, l’ascendant de la théologie, en faisant abstraitement prévaloir, dans la dernière période du moyen âge, la célèbre doctrine scolastique qui assujettit l’action effective du moteur suprême à des lois invariables, qu’il aurait primitivement établies en s’interdisant de jamais les changer. Mais cette sorte de transaction spontanée entre le principe théologique et le principe positif ne comportait, évidemment, qu’une existence passagère, propre à faciliter davantage le déclin continu de l’un et le triomphe graduel de l’autre. Son empire était même essentiellement borné aux esprits cultivés ; car, tant que la foi subsista réellement, l’instinct populaire dut toujours repousser avec énergie une conception qui, au fond, tendait à annuler le pouvoir providentiel, en le condamnant à une sublime inertie, qui laissait toute l’activité habituelle à la grande entité métaphysique, la Nature étant ainsi régulièrement associée au gouvernement universel, à titre de ministre obligé et responsable, auquel devaient s’adresser désormais la plupart des plaintes et des vœux. On voit que, sous tous les aspects essentiels, cette conception ressemble beaucoup à celle que la situation moderne a fait de plus en plus prévaloir au sujet de la royauté constitutionnelle ; et cette analogie n’est nullement fortuite, puisque le type théologique a fourni, en effet, la base rationnelle du type politique. Cette doctrine contradictoire, qui ruine l’efficacité sociale du principe théologique, sans consacrer l’ascendant fondamental du principe positif, ne saurait correspondre à aucun état vraiment normal et durable : elle constitue seulement le plus puissant des moyens de transition propres au dernier office nécessaire de l’esprit métaphysique. »
« Considéré d’abord dans son acception la plus ancienne et la plus commune, le mot positif désigne le réel, par opposition au chimérique : sous ce rapport, il convient pleinement au nouvel esprit philosophique, ainsi caractérisé d’après sa constante consécration aux recherches vraiment accessibles à notre intelligence, à l’exclusion permanente des impénétrables mystères dont s’occupait surtout son enfance. En un second sens, très voisin du précédent, mais pourtant distinct, ce terme fondamental indique le contraste de l’utile à l’oiseux : alors il rappelle, en philosophie, la destination nécessaire de toutes nos saines spéculations pour l’amélioration continue de notre vraie condition, individuelle et collective, au lieu de la vaine satisfaction d’une stérile curiosité. Suivant une troisième signification usuelle, cette heureuse expression est fréquemment employée à qualifier l’opposition entre la certitude et l’indécision : elle indique aussi l’aptitude caractéristique d’une telle philosophie à constituer spontanément l’harmonie logique dans l’individu et la communion spirituelle dans l’espèce entière, au lieu de ces doutes indéfinis et de ces débats interminables que devait susciter l’antique régime mental. Une quatrième acception ordinaire, trop souvent confondue avec la précédente, consiste à opposer le précis au vague : ce sens rappelle la tendance constante du véritable esprit philosophique à obtenir partout le degré de précision compatible avec la nature des phénomènes et conforme à l’exigence de nos vrais besoins ; tandis que l’ancienne manière de philosopher conduisait nécessairement à des opinions vagues, ne comportant une indispensable discipline que d’après une compression permanente, appuyée sur une autorité surnaturelle.
Il faut enfin remarquer spécialement une cinquième application, moins usitée que les autres, quoique d’ailleurs pareillement universelle, quand on emploie le mot positif comme le contraire de négatif. Sous cet aspect, il indique l’une des plus éminentes propriétés de la vraie philosophie moderne, en la montrant destinée surtout, par sa nature, non à détruire, mais à organiser. Les quatre caractères généraux que nous venons de rappeler la distinguent à la fois de tous les modes possibles, soit théologiques, soit métaphysiques, propres à la philosophie initiale. Cette dernière signification, en indiquant d’ailleurs une tendance continue du nouvel esprit philosophique, offre aujourd’hui une importance spéciale pour caractériser directement l’une de ses principales différences, non plus avec l’esprit théologique, qui fut longtemps organique, mais avec l’esprit métaphysique proprement dit, qui n’a jamais pu être que critique. Quelle qu’ait été, en effet, l’action dissolvante de la science réelle, cette influence fut toujours en elle purement indirecte et secondaire : son défaut même de systématisation empêchait jusqu’ici qu’il en pût être autrement ; et le grand office organique qui lui est maintenant échu s’opposerait désormais à une telle attribution accessoire, qu’il tend d’ailleurs à rendre superflue. La saine philosophie écarte radicalement, il est vrai, toutes les questions nécessairement insolubles : mais, en motivant leur rejet, elle évite de rien nier à leur égard, ce qui serait contradictoire à cette désuétude systématique, par laquelle seule doivent s’éteindre toutes les opinions vraiment indiscutables. Plus impartiale et plus tolérante envers chacune d’elles, vu, sa commune indifférence, que ne peuvent l’être leurs partisans opposés, elle s’attache à apprécier historiquement leur influence respective, les conditions de leur durée et les motifs de leur décadence, sans prononcer jamais aucune négation absolue, même quand il s’agit des doctrines les plus antipathiques à l’état présent de la raison humaine chez les populations d’élite. C’est ainsi qu’elle rend une scrupuleuse justice, non seulement aux divers systèmes de monothéisme autres que celui qui expire aujourd’hui parmi nous, mais aussi aux croyances polythéiques, ou même fétichiques, en les rapportant toujours aux phases correspondantes, de l’évolution fondamentale. Sous l’aspect dogmatique, elle professe d’ailleurs que les conceptions quelconques de notre imagination, quand leur nature les rend nécessairement inaccessibles à toute observation, ne sont pas plus susceptibles dès lors de négation que d’affirmation vraiment décisives. Personne, sans doute, n’a jamais démontré logiquement la non existence d’Apollon, de Minerve, etc., ni celle des fées orientales ou des diverses créations poétiques ; ce qui n’a nullement empêché l’esprit humain d’abandonner irrévocablement les dogmes antiques, quand ils ont enfin cessé de convenir à l’ensemble de sa situation. »
« La première fondation systématique de la philosophie positive ne saurait remonter au-delà de la mémorable crise où l’ensemble du régime ontologique a commencé à succomber, dans tout l’occident européen, sous le concours spontané de deux admirables impulsions mentales, l’une, scientifique, émanée de Kepler et Galilée, l’autre, philosophique, due à Bacon et à Descartes. »
« Les principales difficultés sociales ne sont pas aujourd’hui essentiellement politiques, mais surtout morales, en sorte que leur solution possible dépend réellement des opinions et des mœurs beaucoup plus que des institutions. »
« Les phénomènes humains, individuels ou collectifs, étant de tous, les plus modifiables, c’est envers eux que notre intervention rationnelle comporte naturellement la plus vaste efficacité. »
« La réorganisation totale, qui peut seule terminer la grande crise moderne, consiste, en effet, sous l’aspect mental qui doit d’abord prévaloir, à constituer une théorie sociologique propre à expliquer convenablement l’ensemble du passé humain : tel est le mode le plus rationnel de poser la question essentielle, afin d’y mieux écarter toute passion perturbatrice. »
« Bien loin que l’assistance théologique soit à jamais indispensable aux préceptes moraux, l’expérience démontre, au contraire, qu’elle leur est devenue, chez les modernes, de plus en plus nuisible, en les faisant inévitablement participer, par suite de cette funeste adhérence, à la décomposition croissante du régime monothéique, surtout pendant les trois derniers siècles. »
« Les utopies subversives que nous voyons s’accréditer aujourd’hui, soit contre la propriété, soit même quant à la famille, etc., ne sont presque jamais émanées ni accueillies des intelligences pleinement émancipées, malgré leurs lacunes fondamentales, mais bien plutôt de celles qui poursuivent activement une sorte de restauration théologique, fondée sur un vague et stérile déisme ou sur un protestantisme équivalent. »
« Cette antique adhérence à la théologie est aussi devenue nécessairement funeste à la morale, sous un troisième aspect général, en s’opposant à sa solide reconstruction sur des bases purement humaines. »
« Il demeure incontestable que la pensée théologique est, de sa nature, essentiellement individuelle, et jamais directement collective. Aux yeux de la foi, surtout monothéique, la vie sociale n’existe pas, à défaut d’un but qui lui soit propre ; la société humaine ne peut alors offrir immédiatement qu’une simple agglomération d’individus, dont la réunion est presque aussi fortuite que passagère et qui, occupés chacun de son seul salut, ne conçoivent la participation à celui d’autrui que comme un puissant moyen de mieux mériter le leur en obéissant aux prescriptions suprêmes qui en ont imposé l’obligation. »
« L’esprit positif, au contraire, est directement social, autant que possible, et sans aucun effort par suite de sa réalité caractéristique. Pour lui, l’homme proprement dit n’existe pas, il ne peut exister que l’Humanité, puisque tout notre développement est dû à la société, sous quelque rapport qu’on l’envisage. Si l’idée de société semble encore une abstraction de notre intelligence, c’est surtout en vertu de l’ancien régime philosophique ; car, à vrai dire, c’est à l’idée d’individu qu’appartient un tel caractère, du moins chez notre espèce. L’ensemble de la nouvelle philosophie tendra toujours à faire ressortir, aussi bien dans la vie active que dans la vie spéculative, la liaison de chacun à tous, sous une foule d’aspects divers, de manière à rendre involontairement familier le sentiment intime de la solidarité sociale, convenablement étendue à tous les temps et à tous les lieux. »
« L'école positive tend, d’un côté, à consolider tous les pouvoirs actuels chez leurs possesseurs quelconques, et, de l’autre, à leur imposer des obligations morales de plus en plus conformes aux vrais besoins des peuples. »
« De toutes les portions de la société actuelle, le peuple proprement dit doit être, au fond, la mieux disposée, par les tendances et les besoins qui résultent de sa situation caractéristique, à accueillir favorablement la nouvelle philosophie, qui finalement doit trouver là son principal appui, aussi bien mental que social. [...] Si la célèbre table rase de Bacon et de Descartes était jamais pleinement réalisable, ce serait assurément chez les prolétaires actuels, qui, principalement en France, sont bien plus rapprochés qu’aucune classe quelconque du type idéal de cette disposition préparatoire à la positivité rationnelle. »
-Auguste Comte, Discours sur l’esprit positif (1844).


2 commentaires:

  1. On peut sans doute reprocher beaucoup de choses à Auguste Comte, mais force est de reconnaître qu’il était animé par une conviction et une foi en sa propre doctrine assez remarquables. Je n’ai jamais lu son œuvre, rebuté par son style assez pâteux, comme c’est le cas de celui de beaucoup de philosophes. Votre petite introduction critique liminaire est d’ailleurs fort réussie, et vous définissez bien la place de Comte dans l’histoire de la pensée, ainsi que les causes de son – relatif – échec. Selon moi, cela tient à l’angle qu’il a choisi. Tous ceux qui ont attaqué la religion frontalement s’y sont cassé les dents – Comte, Feuerbach, etc. – tout simplement parce que la foi et la raison ne se situent pas sur le même plan, et qu’il est vain de vouloir démolir la première à l’aide de la seconde. Seul Nietzsche a surnagé, mais parce qu’il est aussi poète et écrivain de génie. Le bon angle a été trouvé par Marx et par Freud : ignorer superbement la religion, et placer un élément matériel au centre du questionnement existentiel : l’économie pour l’un, les pulsions pour le second.

    Les extraits que vous citez proposent une réflexion d’ordre diachronique sur l’évolution de la métaphysique à travers les âges, avec une vision parfois contestable de l’idéal chrétien. Il me semble par exemple tout à fait abusif de soutenir que « la pensée théologique est, de sa nature, essentiellement individuelle, et jamais directement collective », que les croyants seraient « occupés chacun de leur propre salut », alors que l’idéal chrétien est au contraire la communion de tous en un seul corps mystique, communion dont l’Eglise constitue la manifestation terrestre. Ce que je perçois de l’idéal positiviste dans ces quelques lignes, ce n’est rien d’autre que la reprise de l’idéal chrétien, mais débarrassé de tous ses éléments spirituels, ramené à sa seule dimension matérielle et tangible, c’est-à-dire au fond singulièrement appauvri.

    Enfin, l’entreprise positiviste, bien qu’ayant rencontré bien moins de succès que le marxisme, n’a pas totalement échoué. On trouve encore quelques « Temples de l’Humanité » en activité, dont un à Paris et plusieurs au Brésil, dont la devise – Ordre et Progrès – est d’ailleurs directement tirée de la doctrine positiviste.

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    1. "Il me semble par exemple tout à fait abusif de soutenir que « la pensée théologique est, de sa nature, essentiellement individuelle, et jamais directement collective », que les croyants seraient « occupés chacun de leur propre salut », alors que l’idéal chrétien est au contraire la communion de tous en un seul corps mystique, communion dont l’Eglise constitue la manifestation terrestre."

      Disons que la vision de Comte correspond sans doute beaucoup plus au protestantisme qu'au catholicisme. Notez qu'il était indispensable pour lui de décrire le christianisme en général comme facteur d'anomie et d'isolement, pour que sa propre doctrine socialisante puisse proposer une réunion spirituelle et communautaire. Une vision qui s'explique aussi par le contexte du dix-neuvième siècle, celui d'un "individualisme" croissant causé par le passage de la société féodale à la société industrielle, évolution majeure qui fascina des penseurs aussi différents que Marx, Durkheim ou Tocqueville.

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